Quand le sport laisse des séquelles, commotion cérébrale une blessure invisible qui laisse des traces

Dorothée Philippon, Conseillère en communication Direction des communications CHUM


prec.   suiv.

Combien de sportifs amateurs ou professionnels subissent une commotion cérébrale chaque année au Québec? Impossible de le savoir précisément. Trop, de toute évidence. Des spécialistes, au nombre desquels figure Dr Patrick Cossette, chercheur et neurologue au CHUM, reconnaissent que le nombre de commotions cérébrales dans les sports de contact est difficile à établir de façon précise. Chez nos voisins américains, selon le Center for Disease Control (CDC), chaque année, entre 1,6 et 3,8 millions de sportifs sont victimes de traumatismes crâniens légers, plus communément appelés commotions cérébrales lorsqu'ils surviennent dans le cadre d'activités sportives.

Des recherches ont néanmoins mis en lumière, pour certains sports, des tendances inquiétantes. Les sports de contact ou à risque de collision, comme le hockey, le football, le soccer, la boxe, la crosse ou le rugby sont les plus concernés par ces blessures. Pour le football, dans les ligues professionnelles, environ 45 % des joueurs vont présenter des symptômes de commotions cérébrales au cours d'une seule saison, essentiellement en raison des plaquages. Plus globalement, l'Association québécoise des neuropsychologues (AQNP) estime que, chaque année, de 20 à 40 % des athlètes subissent une commotion cérébrale.

« Le Dr Patrick Cossette a souvent pris la parole dans les médias pour sensibiliser le grand public et les fédérations sportives aux dangers des commotions cérébrales, particulièrement chez les jeunes hockeyeurs.

Également, en saison hivernale, près de 800 000 Québécois pratiquent des sports de glisse (patin, ski, surf des neiges), et les stations de ski enregistrent environ 6,5 millions de visites. Plus de monde sur les pistes augmente le risque de chutes et de collisions, si bien qu'une blessure sur cinq concerne la tête et le cou. Qu'ils soient mineurs ou majeurs, amateurs ou professionnels, bon nombre de sportifs doivent vivre avec les conséquences de commotions cérébrales à répétition. Cette blessure souvent qualifiée d'invisible laisse pourtant des traces. Les effets d'une commotion cérébrale à court terme sont connus. Les conséquences à long terme et la part des sportifs concernés le sont moins.

Le Dr Patrick Cossette a souvent pris la parole dans les médias pour sensibiliser le grand public et les fédérations sportives aux dangers des commotions cérébrales, particulièrement chez les jeunes hockeyeurs. Il a d'ailleurs co-écrit, en 2014, le rapport de l'Association des neurologues du Québec (ANQ) présentant au ministère de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur un ensemble de recommandations pour la prévention et la prise en charge des commotions cérébrales dans le sport.

DES SÉQUELLES COMPARABLES À CELLES D'UN ACCIDENT DE VOITURE

La commotion cérébrale est causée par un choc direct à la tête, au visage ou au cou, ou par un impact au corps qui a pour effet de secouer violemment la tête. L'athlète étant en mouvement, un phénomène de décélération va se produire au moment de l'impact. Le cerveau va alors se heurter contre les parois de la boîte crânienne et subir un choc. Des déchirures au niveau des axones et des neurones vont se produire.

Des chercheurs ont démontré que les séquelles occasionnées par une commotion cérébrale sont comparables à celles causées par un traumatisme crânien léger lié à un accident de la route. Les athlètes peuvent subir des coups qui produisent une accélération équivalente à celle causée lorsqu'une voiture entre en collision avec un mur de briques à une vitesse de 60 à 80 kilomètres à l'heure.

« En hockey, certains joueurs peuvent patiner à près de 30 km/h, voire même 40 ou 50 km/h. Si deux joueurs qui patinent à une telle vitesse se percutent, les forces d'impact s'additionnent et le choc est violent. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle l'ANQ demande, depuis plusieurs années, l'interdiction des mises en échec dans toutes les catégories de hockey masculin récréatif et compétitif organisé, incluant toutes les ligues scolaires, civiles et le hockey printemps/été. Pour un même impact, certains vont développer des symptômes de commotion cérébrale facilement, alors que d'autres vont développer peu, voire pas de symptômes du tout. C'est assez variable d'un individu à l'autre. On ne comprend pas encore très bien pourquoi. Mais chose certaine, un athlète qui a déjà subi une commotion cérébrale aura, pour un même impact, plus de symptômes, des symptômes plus sévères et mettra plus longtemps à s'en remettre », explique Dr Cossette.

Dans le spectre des commotions cérébrales, les impacts sous-commotionnels sont également à prendre très au sérieux. Les sous-commotions sont des impacts à la tête ou au corps, qui ne sont pas suffisamment violents pour causer une commotion cérébrale, mais qui, à répétition, peuvent avoir les mêmes conséquences.

DÉTECTER ET INTERVENIR

Dans le feu de l'action, pendant un match ou un entraînement, il n'est pas toujours évident de repérer un joueur victime d'une commotion cérébrale.

Seulement 10 % des commotions cérébrales entraînent une perte de conscience. Dans la grande majorité des cas, les signes et symptômes peuvent apparaître dans les heures suivant le choc et jusqu'à 24 à 48 heures après. Maux de tête, étourdissements, trouble de la concentration, confusion et désorientation, vision floue, sensibilité à la lumière ou au bruit, fatigue, nausée ou amnésie sont les principaux signes et symptômes les plus souvent associés aux commotions cérébrales.

Dans le doute, il faut retirer le joueur et procéder à son évaluation en lui posant une série de questions afin de déceler un éventuel trouble de l'équilibre ou des fonctions cognitives. De nombreux protocoles de gestion des commotions cérébrales existent. Tous proposent plusieurs étapes, depuis la détection jusqu'au retour au jeu, avec une série de paramètres à vérifier et de mesures à prendre.

La reprise des activités pourra s'amorcer après la disparition des symptômes. Il faut envisager le retour aux activités de la vie courante (études, travail) avant de réintroduire le sport. « Un enfant, par exemple, peut être fonctionnel au repos. Il pourra lire ou écrire, mais il ne sera peut-être pas capable de rester toute une journée dans une classe de 25 élèves avec le bruit que cela occasionne. Pour le sport, on peut commencer par 15 minutes de vélo stationnaire, à une intensité légère, pour augmenter le rythme cardiaque, puis augmenter très progressivement l'intensité ou la durée les jours suivants. Il est important de reprendre les activités graduellement et de porter une attention particulière aux symptômes, car parfois ceux-ci peuvent être exacerbés à l'effort », précise Dr Cossette.

« Dans près de 80 % des cas, les symptômes d'une commotion disparaissent au bout de quelques jours. En règle générale, on conseille un délai de récupération de sept jours et du double, soit 14 jours, pour les enfants », ajoute Dr Cossette.

Un suivi médical est toutefois nécessaire, notamment en cas de symptômes aigus, comme les maux de tête, la nausée, les troubles d'équilibre, de concentration ou de mémoire.

Pour ne pas être retiré du jeu trop longtemps, bien souvent les joueurs poursuivront leur match malgré un choc ou tairont leurs symptômes. Pourtant, une seconde commotion cérébrale, qui survient sur un cerveau qui n'est pas rétabli, provoquera des séquelles encore plus graves, voire permanentes.

« Dans le spectre des commotions céré- brales, les impacts sous-commotionnels sont également à pren- dre très au sérieux. Les sous-commotions sont des impacts à la tête ou au corps, qui ne sont pas suffisamment violents pour causer une commotion cérébrale, mais qui, à répétition, peuvent avoir les mêmes conséquences. »

L'EFFET CUMULATIF DES COMMOTIONS CÉRÉBRALES

Dr Cossette confirme que « les effets des commotions cérébrales sont cumulatifs. On sait qu'après trois commotions, la personne est plus susceptible d'avoir des séquelles permanentes. On ne connaît pas encore précisément les conséquences de ce type de blessures sur le développement du cerveau chez les enfants, mais il y a lieu de s'en inquiéter ».

À long terme, les victimes de commotions cérébrales multiples sont 10 fois plus à risque de développer une maladie neurodégénérative, comme la maladie de Parkinson, la maladie d'Alzheimer, la Sclérose latérale amyotrophique ou, plus spécifiquement l'encéphalopathie traumatique chronique (ETC). Elles développeraient ces maladies en moyenne 10 ans plus tôt, soit vers 40-50 ans.

L'ETC est une maladie dégénérative du cerveau qui se manifeste notamment par la perte de mémoire, la confusion, la dépression, des comportements impulsifs ou des dépendances à la drogue et à l'alcool, ainsi qu'une propension accrue au suicide.

« Le corps médical est unanime sur les bienfaits du sport, pour le corps et l'es- prit, et doit faire par- tie de nos habitudes de vie. Le corps médical est égale- ment unanime sur l'importance de met- tre en place les balises nécessaires lorsqu'un sport peut causer des séquelles permanentes évita- bles et susceptibles d'hypothéquer la santé des athlètes. »

« Les recherches du Dre Ann McKee, neuropatho- logiste de l'Université de Boston, ont permis de démontrer avec certitude des distinctions précises entre la maladie d'Alzheimer et l'ETC, bien que ces deux maladies présentent certaines similarités. Ce qui est inquiétant, c'est la proportion des joueurs qui sont touchés », fait remarquer Dr Cossette. En effet, les recherches du Dre McKee révèlent que sur les 202 cerveaux d'ex-joueurs de football analysés, 87 % présentaient des signes d'ETC.

À l'heure actuelle, il est impossible de déterminer la proportion des sportifs ayant subi une ou plusieurs commotions cérébrales qui vont développer l'ETC ou une autre maladie neurodégénérative. Dr Cossette souligne que « ce qu'on sait depuis ces dernières années, c'est que des joueurs ayant pratiqué un sport de contact ou à risque de collision, pendant quelques années seulement, au niveau collégial par exemple, peuvent développer la maladie. Des signes d'ETC ont été détectés dans le cerveau de sportifs dans la vingtaine ».

PRÉVENTION DES COMMOTIONS CÉRÉBRALES

Plus personne ne peut ignorer cette problématique hautement médiatisée. Les fédérations sportives, les parents et les joueurs eux-mêmes y sont sensibilisés depuis plusieurs années. D'anciens joueurs professionnels déposent des actions collectives afin d'obtenir des compensations financières et un soutien médical pour traiter leurs problèmes de santé découlant des multiples commotions cérébrales subies durant leur carrière.

Signe d'une prise de conscience, certaines fédérations sportives ont modifié leurs règlements et sensibilisent les entraîneurs, les parents et les sportifs. Le ministère de l'Éducation et de l'Enseignement a publié un protocole de gestion des commotions cérébrales ainsi qu'une fiche de suivi. Cela permet aux intervenants des milieux du sport et de l'éducation de détecter une commotion cérébrale, de reconnaître les signes et symptômes et de prendre les mesures nécessaires pour prendre en charge le sportif et évaluer sa capacité à reprendre des activités sportives.

D'autres mesures pourraient avoir un impact significatif sur le suivi des blessés, et surtout, sur la diminution du nombre de cas, comme le port d'un casque pour les adeptes des sports de glisse. Également, Dr Cossette souhaite que dans tous les sports à risque de commotions cérébrales, quel que soit le niveau, les athlètes subissent une évaluation des fonctions cognitives et de l'équilibre en pré- saison. « Les données sont variables d'un individu à l'autre. En cas de commotion cérébrale, on peut ainsi comparer les résultats avec les données spécifiques du joueur issues des tests effectués en pré-saison ». Il souhaite également que les mises en échec au hockey ou les placages au football soient interdits. « Le réel problème est que des milliers d'enfants sont encore exposés inutilement à des risques, en autorisant les placages ou les mises en échec. Au Québec, des enfants d'un jeune âge peuvent jouer au football avec contact. Or, on sait que les plaquages sont la principale cause de commotions cérébrales. Au hockey, on sait que les mises en échec sont directement responsables de 80 % des commotions cérébrales. Des adolescents qui évoluent à un niveau compétitif, sans vouloir devenir professionnel, sont obligés de jouer avec des mises en échec. Les interdire mettrait des milliers de jeunes à l'abri des commotions cérébrales. Cela fait d'ailleurs partie des recommandations de l'ANQ », conclut-il.

Le corps médical est unanime sur les bienfaits du sport, pour le corps et l'esprit, et doit faire partie de nos habitudes de vie. Le corps médical est également unanime sur l'importance de mettre en place les balises nécessaires lorsqu'un sport peut causer des séquelles permanentes évitables et susceptibles d'hypothéquer la santé des athlètes.

1.Association québécoise des neuropsychologues https://aqnp.ca/documentation/neurologique/commotions- cerebrales-sport/

2.Ici Première – Les éclaireurs – Les chutes de ski ne doivent pas être prises à la légère - 17 janvier 2017 http://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/les- eclaireurs/segments/chronique/13756/commotions- cerebrales-sports-glisse-symptomes

3.Association des neurologues du Québec – Les commotions cérébrales dans le sport : propositions pour la prévention et la prise en charge - 29 mai 2014 www.anq.qc.ca/images/pdf/Recommandations%20ANQ% 20-%20Commotions%20cerebrales.pdf

4.Rapport du groupe de travail sur les commotions cérébrales qui surviennent dans le cadre de la pratique d'activités récréatives et sportives – mars 2015 - www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/ SLS/promotion_securite/rapport_commotions.pdf

5.La Presse - Football et encéphalopathie : des statistiques accablantes – 25 juillet 2017 www.lapresse.ca/sciences/medecine/201707/25/01- 5119110-football-et-encephalopathie-des-statistiques- accablantes.php


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